Session "Oser la fraternité" - CERAS

En février dernier, le CERAS, Centre de Recherche et d’Action Sociale, consacrait sa session annuelle au thème : « Oser la fraternité ». Ce thème rejoignait bien celui de la réflexion sur la Diaconia menée par l’Eglise de France.

Cette réflexion a été menée à partir de nombreux témoignages de personnes ou d’organisations issues de la société civile. Ceux-ci furent éclairés par des apports théologiques, philosophiques, historiques, et politiques. Les participants, ont pu ainsi approfondir la notion de fraternité sous ses différents aspects et avec les sens différents que l’histoire lui a donnés au cours des dernières décennies. Les intervenants ont tenté aussi de s’aventurer sur les terrains politique et social en cherchant des manières de (la) traduire la fraternité dans notre société d’aujourd’hui.
 
Nous sommes trois Petites Sœurs à avoir pu aller approfondir ce thème avec 144 autres sessionnistes : Maguy Durand, Bernadette de la Devèze et Ghislaine Binauld, et sommes heureuses de partager ici quelques points qui nous ont interpellées.
 
Après la présentation de 4 acteurs de terrain : la Diaconie du Var, le Réseau Chrétien Immigrés, le Comité de la Marche et la Fête des voisins, nous nous sommes retrouvés en ateliers pour poursuivre l’échange du matin ; l’une de nous a rejoint le réseau chrétiens immigrés dans lequel chacun a pu partager ce qu’il vit sur le terrain. Le mardi matin nous avons pu visiter différents lieux de fraternité. L’une a choisi la DCC (Délégation catholique pour la Coopération), ONG catholique qui permet à des jeunes volontaires de s’engager au service d’un pays pour un besoin déterminé, à travers une rencontre interculturelle, « le monde à partager »…
 
A travers la relecture sociologique et théologique de ces temps de visites, E. Grieu et B. Cassaigne ont souligné le pari sur l’homme, la confiance et la nécessité de croire en l’autre. La fraternité ne se joue pas de manière immédiate, elle est à gagner… On parle de plus en plus de fragilité, la psychologie nous y éveille, nous ne sommes pas que cela… Se rendre perméable à l’autre. Le système économique génère des exclus, nécessité d’ilots de fraternité.
 
Des philosophes voient la fraternité comme une illusion, elle serait un lieu de violence, de rivalité, de guerre… La Bible, elle aussi, montre maints exemples d’échecs depuis Caïn et Abel, Joseph et beaucoup d’autres. Elle apparaît surtout comme un lieu de blessure et demande un long apprentissage. Au sein du peuple d’Israël la fraternité nait de l’expérience de l’Exode, dans le cadre d’une alliance qui annonce un “ailleurs” : « souviens-toi que tu as été un étranger. » Notre condition commune d’êtres limités fonde la fraternité qui s’inscrit dans le cadre d’une fragilité partagée. Elle suppose l’accueil de cette humanité faillible et ceci va à contre-courant de la culture d’aujourd’hui où l’indépendance, l’autosuffisance et l’autonomie sont sacralisées.
 
La fraternité ne peut être imposée, elle n’est pas une simple réponse à un élan généreux du cœur mais elle cherche à se traduire au quotidien, dans les relations interpersonnelles, à travers des gestes concrets, tout simples.
Elle suppose la réciprocité même s’il y a parfois dissymétrie. Ces 2 notions ne s’opposent pas l’une à l’autre. Dans l’Alliance de la Bible n’y a-t-il pas une fameuse dissymétrie !!! Cela demande beaucoup de dialogue et l’acceptation d’avancer sur un chemin où l’on se reçoit les uns des autres. Chacun doit être reconnu dans sa capacité à apporter quelque chose au Bien commun. Que chacun puisse donner quelque chose, c’est la logique de la fraternité. Les communautés de l’Arche témoignent que c’est possible !
 
Dans un monde qui est dur, où il faut paraître fort, nous avons besoin de nous sentir acceptés comme êtres limités, tout en étant aimés et appelés à grandir. La fragilité ouvre à la relation ; par contre si on se présente comme « zéro défaut », on est “lisse” et ça n’ouvre pas à la fraternité.
 
Un peu d’histoire
 
Au fil des décennies des termes nouveaux apparaissent pour qualifier les relations entre personnes. Un parcours rapide dans l’histoire nous a permis de clarifier ces notions et de dégager quelques repères sur le contenu de ces mots très fréquemment utilisés.
 
La justice est liée au droit, elle se situe au niveau du collectif. Elle cherche un compromis, une équivalence et n’a pas de règle de réciprocité.
 
L’amour, lui, est du domaine de l’interpersonnel. Il peut faire fi du droit. Il cherche la « surabondance ».
 
La solidarité émerge au 19ème siècle quand la charité ne voit pas les inégalités et les injustices. Tout un courant traverse la société : mutualisme, banques populaires, syndicats… Le mot disparait un temps mais réapparait en 1945 avec les nationalisations des moyens de production, les négociations, etc. La solidarité fait partie de la doctrine sociale de l’Eglise.
 
La société du « care » consiste dans une sollicitude qui s’établit dans une relation entre aidant et aidé. Elle prend en compte toute la personne. La dépendance des personnes âgées ou des handicapés, les soins palliatifs appellent ce type de relations suivies et empathiques. Ces relations se vivent dans le cadre de la famille ou du quartier mais entrent aussi dans des structures sociales.
 
La « reconnaissance » c’est la demande de nombre de personnes qui ne demandent pas des soins mais la reconnaissance par autrui des qualités morales vécues par les individus ou les groupes : la reconnaissance juridique, l’estime sociale qui permet à chacun de se positionner dans ses capacités concrètes.
 
Le « convivialisme » est une interprétation moderne de la solidarité face à la crise.
 
Toutes les vertus séculières que nous venons d’évoquer portent des traces de la Charité fondée sur le Dieu-Amour. La charité est source et n’existe dans la vie quotidienne que sous forme de justice. Dès que nous sommes 2 ou 3, la charité prend forme de solidarité et se traduit par la justice.
 
Quelle traduction dans le champ politique ?
 
Ces expériences de rencontres vraies basées sur la conscience de nos limites ont besoin de dispositifs institués, de structures, d’engagements de la société. Le besoin est réciproque : de même que la fraternité a besoin de cadres pour se dire, de même les cadres ont besoin de la fraternité pour ne pas être vide de sens. Si la fraternité ne peut s’inscrire dans le cadre législatif, la solidarité, elle, le peut. Il revient aux acteurs de faire entendre la fraternité là où ils agissent.
Dans ce sens, la notion de « care » est porteuse de vie dans la mesure où elle prend en compte la personne dans toutes ses dimensions. Les intervenants disent chacun à sa manière : « Tu as du prix à mes yeux. »
 
Depuis 2010, l’humanité est à 50 % urbaine. Elle le sera bientôt à 75%. Dans ce contexte, où peut-on trouver des lieux de fraternité ?
 
Les loisirs apportent un nouvel art de vivre, le bonheur d’être ensemble ;
Les services publics
Les lieux d’informations ; il y a un flot permanent d’informations à humaniser pour qu’il ne débouche sur un sentiment d’impuissance.
Les pratiques éducatives : Quelle attention à l’homme ?
L’hospitalité : migrants, malades.
L’économie solidaire expérimente des logiques différentes : une répartition sous d’autres critères, la non-compétition.
Les associations…
 
Le bénévolat tient aujourd’hui une place importante dans la vie de la société. Son organisation se rapproche de celle du monde du travail : gestion de 13 millions de personnes, production de services, revendication et défense du projet de l’Association.
Souvent le travail est hors la loi, les actions interdites ou hors des dispositifs organisés. Le bénévolat fait référence au monde de la guerre, il s’agit de militants, ils se battent, font de la résistance…
Ce bénévolat représente une réelle force qui contribue à la naissance d’une culture nouvelle.
 
Le dernier jour de la session, autour d’une table ronde, E. Pinte (député des Yvelines), F. Soulage (Président du Secours Catholique) et D. Balmary (Président de l’UNIOPSS) ont essayé de répondre à la question « en période de crise, comment la fraternité peut-elle sortir du compassionnel ? » Un constat : les politiques s’essoufflent. Quelles solidarités faut-il mettre en œuvre ? Est-ce possible de légiférer sur la fraternité ? L’autre a quelque chose à me donner. L’autre ne m’empêche pas de vivre. Ce n’est pas eux « et » nous, mais « avec » nous... « Plus on se reconnaît fragiles, plus on est frères. »
Dans l’Encyclique « Caritas in Veritate » n°6, Benoît XVI nous dit : « le combat pour la justice est premier, il passe avant la charité. »
 
En conclusion, la fraternité, avant même d’être un devoir, est notre origine commune. Elle est « déjà là et pas encore ». Elle est une richesse à faire vivre.
 
Sœurs Ghislaine et Bernadette 
07/08/2012
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