Rencontres, dans la rue... à Paris

J’ai voulu revenir pour vous dire mon amitié...

Dans La Croix du 11 mars 2014, trois pages étaient couvertes de 453 noms... 453 personnes décédées dans la rue durant l’année, en France. Plus d’une par jour, homme ou femme, avec chacune leur histoire et leur mystère. 

Comme beaucoup, je n’ai pas d’argent à donner et je manque souvent de courage pour dire "bonjour" ou faire un sourire à celui ou à celle qui tend la main dans la rue. 

Alors je voudrais simplement vous partager trois rencontres. Dans la communauté nous appelons ces petits événements qui nous interpellent, des "étincelles". 

Une étincelle ce n’est pas grand chose mais elle peut allumer un feu qui réchauffe le cœur. 

Un dimanche, je faisais le tour du pâté de maisons et me trouvais rue du Commerce. Je suis abordée par une femme d’une quarantaine d’années : "Vous n’auriez pas une petite pièce ?" Je m’arrête et lui montre mes poches d’où je sors un chapelet et lui dis : "Non, je n’ai pas d’argent, mais je peux vous offrir mon amitié". Suit une conversation où elle m’explique qu’elle touche une petite pension tous les mois, mais seulement le 4 et nous sommes à la fin du mois il y a plusieurs jours à attendre. Elle peut aller prendre un repas par jour en attendant, offert par une association, mais celle-ci est fermée le dimanche. Je l’écoute et à un moment elle se penche vers moi et m’embrasse. 

Je lui dis que je prierai pour elle et lui souhaite une bonne journée malgré tout. "Je m’appelle Dominique" me dit-elle spontanément, et moi "Marie-Claire" ; "alors bonne journée, Marie Claire" me répond-elle. À mon tour je l’embrasse et elle me dit ; "Comme ça fait du bien les bisous" ... 

Un autre jour il me restait une et un petit gâteau que je n’avais pas mangés. Pourquoi ne pas les partager avec une femme Rom qui quête pas loin de chez nous ? Mais ce jour là, elle n’y était pas. Je continue ma route et devant l’église, sur un des bancs, est assis un homme, encore jeune, très maigre. Il tient sa main droite ouverte et légèrement repliée sur ses genoux. On dirait qu’il n’ose pas la tendre. Je m’approche, lui fais un sourire, et lui propose mon petit sac. 

"J’ai mangé, j’essaie d’avoir de l’argent pour coucher au chaud ce soir". Je lui dis : "je n’ai pas d’argent mais je peux seulement vous donner cette pomme en partage". Alors il m’ouvre grand la bouche... il n’a plus que deux dents et une gencive toute sanguinolente comme si on venait de lui arracher plusieurs dents... Je suis bouleversée, m’excuse et repars... Cent mètres plus loin, je m’aperçois que j’ai cinquante centimes dans ma poche... que faire ? c’est si peu... Tant pis je reviens sur mes pas, retrouve le carrefour, il est toujours là, je m’approche et lui dis : "J’ai retrouvé cette petite pièce dans ma poche, ce n’est rien, mais j’ai voulu revenir pour vous dire mon amitié". Il me dit merci, son visage s’éclaire, il a un petit sourire et un regard que je ne peux oublier. 

Encore la rue du Commerce. Un homme est assis par terre, il est handicapé, près de lui une canne et un petit chariot chargé de sacs plastiques. Nos regards se croisent. Je m’arrête et lui tends la main en disant : "Je n’ai pas d’argent mais je vous offre mon amitié". Il me prend la main, la serre et me dit : "Cela vaut tout l’or du monde". Puis nous échangeons quelques mots. Il semble être heureux de prolonger la conversation, je l’écoute : il est marocain, il y a longtemps qu’il est en France. Quand il était jeune il aimait voyager. 

Avant de le quitter je lui souhaite une bonne journée, il me répond : "Eh bien pas moi, je ne vous souhaite pas une bonne journée" ! Je suis surprise de sa réaction et lui demande pourquoi ? "Parce que moi je vous souhaite beaucoup de bonnes journées". 

Je n’ai jamais revu ces trois personnes, mais je ne les oublie pas. Je les confie au Seigneur et Le remercie de les avoir mises sur mon chemin. Elles me rappellent ce que dit Saint Pierre à l’impotent de la Porte du Temple : 

"De l’argent et de l’or je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : Au Nom de Jésus-Christ, marche !" (Actes : 3/6). 

Au nom de Jésus-Christ, je peux "voir", donner mon attention, mon amitié, ma prière. 

 Sr Marie-Claire Pelou, 80 ans, Paris

02/11/2015
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