Père Maurice Vidal : l’inventivité de la charité chrétienne

Pour le 150ème anniversaire de leur fondation, les Petites Sœurs de l’Assomption, que je fréquente depuis plus de cinquante ans, m’ont demandé ce que cette longue fréquentation m’a fait

Je le fais très volontiers, mais en signalant d’emblée que mon point de vue est limité. J’ai connu et je connais plusieurs d’entre elles, plus que de n’importe quelle autre Congrégation apostolique. Mais c’est pour avoir collaboré à leur formation initiale et permanente, non, comme tant d’autres personnes, pour avoir bénéficié de leur travail social au service des familles pauvres, en particulier dans le monde ouvrier. Ce que j’en sais, à travers leur réflexion et leur évolution depuis cent cinquante ans, dans des situations très différentes et changeantes, me fait admirer une fois de plus, l’inventivité de la charité chrétienne. Elles ne se contentent pas de moments de compassion. Elles analysent les situations de pauvreté et leurs causes et les besoins des personnes qui en souffrent. Elles cherchent les moyens appropriés de subvenir sans attendre à des détresses mais aussi d’aider leurs victimes à s’en sortir, à se libérer de leur marginalisation sociale. Dans le cas des petites Sœurs ce qu’elles appellent « l’intuition charismatique » d’Etienne Pernet et d’Antoinette Fage se traduit aujourd’hui dans une douzaine de professions et de compétences dans leur Congrégation. 
 
Mon premier contact avec elle fut très précis et son souvenir inoubliable. A peine arrivé au Séminaire de Saint-Sulpice à Issy les Moulineaux comme directeur spirituel et professeur de théologie, je reçus en 1959 la visite de la maîtresse des novices. Elle me demanda d’aller au noviciat pour donner aux novices une formation doctrinale adaptée à leurs moyens et surtout à leur vocation. Elle hésitait sur le mot « théologie » que j’employais et qui, depuis, est adopté dans leur règle de vie (228). Nous ne sommes pas disait-elle, les «  Grandes «  mais les « Petites Sœurs de l’Assomption ». Notre vocation n’est pas « l’enseignement ». Quelques semaines après, la Supérieure générale me tenait le même langage « une formation doctrinale solide et simple mais pas du genre universitaire ». Ces réserves me faisaient penser à la réticence initiale, parfois brutale au début, de Saint François d’Assise à l’égard des études de ses frères. Il craignait l’orgueil qu’ils pouvaient nourrir, car dit saint Paul la « science enfle » (1 Co 8-1) et surtout la distance qu’elle crée vis-à-vis des petits et de la simplicité de leur langage.
 
Le Pape François nous rappelle pourtant très souvent que la théologie les ouvre mieux que bien des savants à la révélation du Dieu de Jésus-Christ ( cf. Mathieu 11,25-27). Saint François d’Assise reconnut plus tard, dans l’exemple de Saint Antoine de Padoue, que la théologie pouvait aider une prédication même très populaire, mais qui ne se contentait pas de prêcher l’appel à la conversion. Quant à moi, les recommandations des Supérieures me firent bâtir et présenter, en des termes le plus simple possible, un commentaire du Credo lié, selon leurs vœux, à l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire de la révélation par Dieu de son projet créateur, d’une fraternité universelle de son Fils. Même mes cours au séminaire et aux Facultés de Théologie de Paris en ont profité.
 
Cet enseignement du Noviciat fut donc mon deuxième souvenir des Petites Sœurs. Il était alors situé à Joinville le Pont, dans le Val de Marne. Il occupait une grande et noble maison historique de l’époque de Louis XIV, proche du château de Condé et agrémenté d’un harmonieux jardin à la française. Ce bel ensemble était appelé « le Parangon » 
 
J’en ai conservé trois cartes postales bicolores qui fixent mes souvenirs. Je n’y ai d’ailleurs pas seulement enseigné. Bien que les sœurs aient logé un prêtre professeur de lettres qui rendait des services comme aumônier, je l’ai plusieurs fois remplacé, en particulier pour des offices de la semaine sainte.
 
Sachant la vocation des Petites Sœurs mais aussi leurs origines sociales différentes, je devinais qu’elles devaient se sentir plus ou moins à l’aise dans une telle demeure, comme d’ailleurs avec le style, et l’éducation de leur supérieure qui me semblait accordée à ce décor ! En tous cas il ne ressemblait pas aux familles ouvrières qu’elles fréquentaient. Je me disais donc aussi que le brassage social du noviciat comme celui des Séminaires, s’il est fraternellement vécu, prépare les uns et les autres à servir des personnes d’autre milieu que le leur.
 
C’est aussi bien sûr, ce qui se passe dans les communautés apostoliques des Petites Sœurs, pas seulement entre elles, mais aussi quand elles vivent en appartement dans un quartier populaire, avec leurs voisins. Il m’est arrivé de rencontrer dans cet environnement, à l’occasion d’une fête, des personnes du monde ouvrier qui n’avaient pas le profil de bons paroissiens, ni non plus de militants, mais qui trouvaient avec les Petites Sœurs une fraternité à leur taille. C’est ainsi dit la Règle de vie que « nos communautés sont préfiguration de la fraternité universelle et contribuent à la faire advenir. » (RV 56) Le caractère international de la Congrégation y contribue également. Plus récemment, suivant le courant écologiste dans lequel l’Eglise aussi est entrée, les Petites Sœurs voient la fraternité voulue par Dieu s’ouvrir, comme chez Saint François d’Assise, à toutes les créatures et le programme biblique de la’ paix ‘ par la ’justice’, s’élargir à l’intégrité de la création.
 
Bien des années après le noviciat, une nouvelle demande m’a été faite, non plus par les supérieures mais par quelques religieuses : celle de participer à un groupe de partage et de réflexion pour les aider à approfondir ‘la révision de vie’ de l’Action Catholique en une révision de la vie que j’appellerai avec Saint Paul : la vie dans la Foi et la Charité, donc la vie « théologale » (cf. : Galates 5,5-6 et 1 Co 13,13). Nous nous sommes donc retrouvés au séminaire , après le diner, pendant des années avec un petit groupe de sœurs qui n’étaient pas toujours les mêmes .Nous avons essayé, à partir d’un fait de vie ou d’un ensemble de faits partagés par une sœur qui y avait été impliquée avec sa communauté, de discerner comment Dieu s’y révélait à notre foi et à notre espérance, en nous donnant de communier à sa manière d’aimer et de travailler sans se lasser, malgré toutes nos résistances , à faire et à refaire de nous son peuple . S’il est vrai, selon le mot d’Etienne Pernet tant de fois cité, que l’évangélisation dans le travail social consiste surtout à laisser « nos actes parler Jésus-Christ », encore faut-il que nous prenions aussi le temps de l’entendre. Dans ces échanges j’ai découvert, comme avec d’autres religieuses, la sensibilité de ces chrétiennes à la présence de Dieu dans les plus petites choses de la vie quotidienne, leur aptitude à s’en émerveiller et à rendre grâces. J’en ai fait part dans mon livre d’entretiens sur l’Eglise intitulé : « Cette Eglise que je cherche à comprendre » (2009).
 
Je retiens un dernier souvenir des Petites Sœurs. Il est particulier et limité à une seule, mais j’y tiens à cause de sa vérité sur un témoignage d’évangélisation. La sœur s’appelait Lucienne Vannier, (en religion Sr Claire). Je l’ai très bien connue comme supérieure de la Communauté d’Issy les Moulineaux dont je desservais la chapelle le Dimanche et les jours de fête dans une quasi comme dans une paroisse. Après la messe, pendant mon petit déjeuner, elle venait causer avec moi. J’ai appris ainsi à connaitre les tournants de sa vie, avant d’en lire le récit qu’elle a intitulé « Sur le Roc » publié en 1975, deux ans avant sa mort. Née d’un père franc-maçon, elle décrit son ‘passage douloureux ‘ du protestantisme de sa grand-mère à sa propre incroyance, de là à l’incroyance puis à la Foi catholique et à la Congrégation des Petites Sœurs. Par ailleurs elle était docteur en médecine. Elle avait tout ce qu’il faut pour être une religieuse apôtre de Jésus-Christ et du dialogue œcuménique.
 
Peut-être cela explique-t-il qu’en juillet 1945, une mission aussi insolite que délicate lui fut confiée : celle d’être garde-malade, non dans une famille ouvrière, mais au chevet de l’illustre écrivain : Paul Valéry. Il vivait douloureusement ses derniers jours (il mourut le 20 juillet). Sa femme, catholique pratiquante, se désolait de le voir partir dans son incroyance. Elle demanda l’assistance d’une religieuse qui pourrait, peut-être, en le soignant, le rapprocher du Dieu de son enfance. La rencontre de Sr Claire avec l’écrivain fut brève, trois nuits passées à attendre dans un salon ses appels. Elle permit cependant quelques échanges entre eux qu’elle notait aussitôt. Consciente de la gêne qu’éprouvait Paul Valery à être livré aux mains d’une bonne sœur, elle feuilleta quelques pages de ses œuvres étalées dans le salon pour lui faire comprendre qu’elle n’oubliait pas qui il était. Elle n’oublia pas non plus le souci de sa femme. D’emblée elle avait fait savoir qu’elle était « incapable de convertir qui que ce soit », lui moins encore ! Evangéliser, oui, mais comment ? Bien sûr, ce sont « les actes qui parlent Jésus-Christ ». Mais il faut bien aussi parler de Lui. Paul Valéry lui en offrit l’occasion en lui demandant pourquoi, médecin, elle était devenue religieuse. « J’ai cru répondre à son appel pour transmettre le message de Jésus-Christ, vous savez, son message d’amour universel ». Elle entendit, après un long silence : « je crois que vous avez eu raison ». Comme il avait dit qu’il ne savait pas si Dieu existait ou non, elle risqua une prière : « Si c’est vrai que tu existes donne-moi la lumière et la force ». Nouveau silence, coupé plusieurs fois par « Oui, peut être ! » Cela suffisait pour que la sœur reconnaisse plus qu’une coïncidence entre ces mots et les derniers qu’il écrivit d’une main de mourant, dans ses Cahiers : « le mot Amour ne s’est trouvé associé au nom de Dieu que depuis Jésus-Christ ». Cette affirmation subjectivement compréhensible, mais objectivement erronée dans son exagération, était pour Lucienne Vannier un signe d’espérance dont elle rendait grâces à Dieu tout en éprouvant une certaine fierté.
 
Ce n’est plus une sœur mais toutes les Petites Sœurs qui sont fières et rendent grâces à Dieu qu’une des leurs en Argentine ait porté dans ses bras à sa naissance celui qui est devenu en 2013 le Pape François, dont la mère avait demandé l’assistance d’une sœur .Le pape leur en a plusieurs fois exprimé sa reconnaissance .Mais sans doute les Petites Sœurs pensent-elles comme l’aumônier interrogé par Malraux : « Il n’y a pas de grands hommes ». Car tout être humain, créé à l’image de Dieu, est grand, aussi bien le nouveau-né impuissant que l’illustre écrivain que la maladie rend humblement dépendant du soin des autres.
 
Père Maurice VIDAL
25/06/2015
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