La justice dans l’âme

Fidèle à la vocation des Petites Soeurs de l’Assomption, Sr Patricia oeuvre auprès des familles défavorisées, dans une banlieue, près de Paris. "Comme Marie, c’est dans le quotidien de nos vies que Dieu vient à notre rencontre", raconte-t-elle.

Par Sabine Harreau, photos Mélanie Bahuon. Article paru dans le journal Le Pèlerin n°6767-6768 du 9-16 août 2012.

Avec son pantalon violet et son chemisier fantaisie, ce jour-là, Soeur Patricia, 49 ans, n’incarne pas la religieuse telle qu’on l’imagine ! Pourtant, sa simplicité inspire confiance et sa présence diffuse une énergie rassurante. Des qualités certainement perçues par les familles défavorisées dont elle prend soin, en région parisienne. Car la pétillante Petite Soeur de l’Assomption, aux yeux vifs et au rire spontané, est travailleuse familiale - ce qu’on appelle aujourd’hui "technicienne d’intervention sociale et familiale"-, dans une structure de soixante salariés. "Je suis la seule religieuse", s’amuse-t-elle. Cette activité, qu’elle exerce à mi-temps, s’enracine profondément dans sa vocation. Nul hasard dans le choix qu’a fait la jeune femme, en entrant à 27 ans chez les Petites Soeurs de l’Assomption. "L’action sociale est à l’origine de la congrégation, rappelle-t-elle. Dès la création de l’ordre par le Père Etienne Pernet en 1865, les religieuses ont aidé les mères de familles en difficulté". Spontanément, elle évoque Marie lors de la Visitation : "C’est une femme au service d’une mère. Quand j’aide une femme enceinte, je goûte particulièrement ce passage de l’Evangile".
 
Née à Béthune (Pas-de-Calais) en 1963, Patricia est la troisième d’une fratrie qui compte un garçon et cinq filles. "J’ai été bercée dans la foi catholique au coeur d’une famille unie. Mes parents m’ont appris le don, l’attention à l’autre. Tout cet amour reçu, j’ai eu envie de le redonner". Turbulente, un brin provocatrice, la jeune Patricia n’a pas sa langue dans sa poche et sa scolarité est chaotique. Le scoutisme l’aide à canaliser son énergie. A 24 ans, elle devient ambulancière. Ce métier qui nécessite d’être toujours en mouvement lui convient bien. Dans le même temps, la jeune fille fait ses premiers pas dans le monde de l’indigence, en devenant bénévole chez les Petits Frères des Pauvres. "J’ai pris conscience qu’il y avait des familles différentes de la mienne, où les relations entre parents et enfants sont difficiles, sans marque d’affection, où l’on manque d’argent". La religieuse se souvient de René, vivant dans un taudis, au milieu d’une multitude de chats. Elle l’a aidé à reprendre pied pour qu’il puisse entrer en maison de retraite. "Ce vieil homme m’a révélé l’injustice qu’il peut y avoir dans le monde. Cela m’a révoltée. Ses propres enfants l’avaient rejeté. Ils avaient peut-être de bonnes raisons de le faire et je ne pouvais pas intervenir dans cette relation, mais je pouvais aider René à retrouver sa dignité. J’ai le souvenir d’avoir lavé une cravate qu’il voulait porter lors d’un repas organisé par les Petits Frères des Pauvres. Si vous aviez vu sa joie d’arborer une tenue toute propre !" A travers René, Patricia comprend qu’elle peut agir pour une cause qui lui tient à coeur.

Aujourd’hui, Patricia relie tout naturellement l’action envers les plus pauvres à sa foi. "Ce combat pour la justice, je l’avais dans ma chair, mais j’ai dû apprendre à l’évangéliser. J’ai découvert que l’Evangile m’invitait concrètement au combat pour la justice." A cette époque, Patricia commence à se poser la question d’une vie consacrée à Dieu : "la première image de Marie dans la Bible est une jeune fille qui travaille, interrompue par un ange qui vient bouleverser son existence. Comme Marie, c’est dans le quotidien de la vie que Dieu vient à notre rencontre". Le Service des vocations de Lille (Nord) lui ouvre les portes de plusieurs congrégations. Chez les Petites Soeurs de l’Assomption, de spiritualité augustinienne, elle prononce, à 36 ans, ses voeux définitifs. "Aime et fais ce que tu veux !" : cette parole de Saint Augustin me va bien", reconnaît-elle. 

 
Parallèlement, elle devient travailleuse sociale, métier en phase avec sa nouvelle vie. La congrégation lui donne accès au milieu ouvrier, différent de celui où elle a grandi, avec un père ingénieur et une mère au foyer. Aujourd’hui, cela fait plus de vingt ans que Soeur Patricia côtoie des familles très "dégradées", désocialisées, des parents violents, dépassés, des enfants en souffrance psychologique, des maisons crasseuses. Il y a peu, elle aidait une famille à nettoyer une cave insalubre emplie d’une montagne de détritus. "Je crois qu’ils ont accepté ma présence car, à leurs côtés, j’ai retroussé mes manches pour agir". Une façon de les aider à retrouver de la dignité pour se remettre en route. La Petite Soeur de l’Assomption a deux principes : écouter et accompagner. "Il faut toujours marcher à l a vitesse des gens pour qu’ils puissent devenir ce qu’ils sont vraiment."
 
Bien sûr, elle avoue ressentir parfois du dégoût, de l’écoeurement devant la saleté et la misère. Ou de l’impuissance face à une maman qui refuse de se lever, à un homme qui cherche le sens de sa vie. Alors, en plus de son heure d’oraison quotidienne, sa prière jaillit spontanément : "Seigneur, comment est-ce possible ? Donne-moi la force de trouver l’étincelle pour transformer cette situation." Face à des cas dramatiques, sa foi demeure solide : "Nous avons le droit de crier vers Dieu contre ces injustices. Mais nous devons croire et espérer. Dieu donne la grâce, le moyen de vivre les épreuves." L’image de Marie au pied de la Croix la conforte : "L’abandon de cette mère qui accepte la souffrance de son fils sans la comprendre, c’est beau. Marie remet tout au père..."
 
Pendant ses heures de travail auprès des familles, Soeur Patricia enlève la croix qu’elle porte autour du cou, car elle fait partie d’une structure laïque. "Mon témoignage passe par mes gestes. Je n’ai jamais asséné à quiconque : "Je te dis ça parce que je crois en Jésus-Christ ! Jésus n’a pas agi au nom d’une organisation mais de l’amour profond qu’il tient du Père, qui veut notre liberté à tous. Je suis religieuse par amour et je veux donner cet amour à ceux que je rencontre".
 
Outre son action au sein des familles, Soeur Patricia est aussi investie auprès des enfants. Accompagnatrice diocésaine, elle se rend plusieurs fois par semaine à l’évêché de Créteil (Val-de-Marne) pour animer une équipe d’Action catholique pour les enfants (ACE). A la demande de l’évêque, elle a bâti, en lien avec les mouvements et services d’Eglise, une école de prière pour les enfants du CP à la cinquième. Une action qui lui permet aussi de valoriser l’équipe de jeunes adultes associés au projet : "Les animateurs se rendent compte qu’ils peuvent transmettre leur foi, ils ont de l’influence sur les plus jeunes. Ils apprennent à être des courroies de transmission."
 
Je suis religieuse par amour et je veux donner cet amour à ceux que je rencontre
 
Cette vie très active trouve son point d’ancrage dans une petite maison aux volets verts d’une rue tranquille de la banlieue populaire du Val-de-Marne, proche de Paris. Soeur Patricia partage son quotidien avec deux Petites Soeurs de l’Assomption septuagénaires, deux jeunes professes d’une trentaine d’années et deux aspirantes, un peu plus jeunes. La maison accueille aussi, chaque année, quatre étudiantes et jeunes salariées qui s’engagent à participer à certaines activités spirituelles. La religieuse puise son équilibre dans sa communauté : "C’est un lieu entre vie et foi. Bien sûr, en vingt-deux ans de vie religieuse, il y a eu des hauts et des bas dans les relations avec les soeurs. Mais c’est grâce à ces liens fraternels que je peux accompagner les personnes de l’extérieur. C’est à partir de ma vie communautaire que je peux aller vers la mission."

 Sabine Harreau, Le Pèlerin Magazine (9-16 août 2012)

28/08/2012
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