L’aventure religieuse au féminin : les Petites Soeurs de l’Assomption

Le témoignage de la vie consacrée à la suite du Christ s’accompagne pour les Petites Soeurs comme dans la pratique de Jésus d’un dialogue avec les pauvres dans leurs différentes cultures

Une histoire de femmes
 
Le Concordat de 1801 a permis à l’Eglise en France affaiblie par la Révolution de subsister dans le tissu social avec des forces humaines amoindries. Les congrégations religieuses pesèrent alors de tout leur poids dans cette œuvre avec de nouvelles fondations dès 1791. Bref, elles occupèrent le terrain laissé vacant par les conséquences de la révolution. A la fondation des Petites Soeurs il n’existe qu’un droit très restrictif d’association dans une société en voie d’industrialisation. C’est la loi du 1er juillet 1901 qui introduit et réglemente la liberté d’association. La protection sociale des personnes dépend au XIX è siècle des dépendances familiales et très peu des solidarités professionnelles. 
 
Les congrégations le plus souvent fondées par des femmes de l’élite sociale sont des associations qui ont le droit d’exister légalement en offrant une sorte de sécurité sociale à leurs membres . En entrant dans les congrégations, les femmes s’émancipent de tutelles familiales au profit d’une certaine stabilité. Ce sera surtout le cas au XIX é siècle avec les femmes du monde de la paysannerie. Les progrès de l’alphabétisation y contribuent. Par leur insertion dans la vie quotidienne de la population auprès des pauvres, dans les écoles, la protection sociale et les paroisses, elles ont préparé l’opinion publique à accepter l’intervention des femmes dans plusieurs secteurs d’activités. Les congrégations féminines touchent l’ensemble du corps social maintenant maqué par l’incroyance, l’indifférence ou le refus. A la naissance des Petites Soeurs, les congrégations féminines sont situées à mi-chemin entre la vie religieuse des cloîtres et la militance laïque, comme l’écrit C. Langlois. 
 
Les religieuses n’entraient pas dans les manufactures. Elles ne connaissaient pas de l’intérieur la condition du travail de l’époque. C’est l’administration et non l’Eglise qui commence d’alerter les préfets sur la condition ouvrière, notamment des enfants. On interdit en 1841 le travail pour les moins de huit ans. Zola décrit dans Germinal les femmes au travail du charbon. A Paris, elles sont habillées de noir et tirent le charbon avant qu’un homme le livre dans les cours d’immeubles. En plein Second Empire triomphant, Antoinette Fage adopte leur vêtement en fondant les Petites Soeurs pour l’aide des familles ouvrières. Les grands travaux haussmanniens de l’époque ont commencé dans Paris la ségrégation entre les quartiers riches et les quartiers pauvres. Les fonds de cours sont peuplés par les rempailleurs, les laveuses, les couturières, les servantes mais pas des ouvriers des manufactures.
 
Comme dans le cas de plusieurs fondations de la même époque, il y a pour les Petites Soeurs la rencontre d’un fondateur, l’assomptionniste le P. Pernet et d‘une fondatrice A. Fage. Porteur d’un charisme et d’un modèle de sainteté avec la spiritualité augustinienne, il oriente la congrégation vers une activité spécifique : le petit groupe de gardes malades qui veulent être religieuses. Il sait faire partager son idéal en donnant consistance à la congrégation pour faire vivre son projet initial. Dans la ligne de ces fondations du XIXè siècle le catholicisme a le projet d’une reconquête des espaces perdus après la Révolution. Il s’agira bien de « refaire un peuple à Dieu » (E. Pernet) au sens spirituel mais aussi très concrètement, et en 1899 les Petites Soeurs sont déjà présentes dans quatre pays.
 
Le compagnonnage
 
C’est donc le compagnonnage des femmes avec les pauvres de Paris en 1867 qui inaugure la mission des Petites Soeurs, car « la gloire de Dieu se réalise par le salut des pauvres ». La foi et l’action sont ici conjointes. Ce n’est pas en solitaire que se joue la vie religieuse dans cette aventure mais en communauté solidaire du monde du travail : « la charité doit être le ciment de notre vie commune. » (E. Pernet) Comment être dans le compagnonnage des plus pauvres si l’on n’a pas expérimenté pour soi-même le lien de la charité ? Ce serait vivre la foi par procuration. L’engagement supplanterait la foi pour s’étourdir dans l’activisme étourdissant : « ce bonheur dans la vie commune, loin de nuire au zèle et au dévouement chez les malades, ne fait au contraire qu’attiser la charité et la rendre plus active » (E. Pernet)
 
Le monde dans le regard du Christ
 
Regarder le monde à travers les yeux des pauvres est au cœur de cette vie fraternelle solidaire des plus démunis. La passion pour le Christ s’unit à la passion pour le peuple relégué à la dernière place. La foi est ici une manière de vivre au quotidien la suite du Christ. La porte d’entrée de la vie chrétienne est justement la vie telle qu’elle est vécue, sans négliger l’intelligence de la foi ni les sacrements. C’est autour de l’eucharistie que se refait le corps du Christ avec ces plus petits qui sont ses frères. La vie en fraternité et la vie au travail avec les plus pauvres est replongée par la prière dans l’Ecriture sainte. Il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la foi. Mais la vie se découvre comme une parole de Dieu à la lumière de la foi qui l’habite et l’inspire. Il n’y a pas à choisir entre le Christ et le pauvre comme s’ils se faisaient concurrence. Comme pour saint Jean Chrysostome, le "sacrement de l’autel" et le "sacrement du frère" sont aussi inséparables que les deux commandements du Christ : amour de Dieu (que l’on ne voit pas) et amour du prochain (que l’on voit) : "Tu veux honorer le Corps du Christ ? Alors, ne l’honore pas ici, dans l’église, avec des vêtements de soie tandis que tu le négliges au dehors où il est nu et a froid... A quoi sert-il de charger la table du Christ de coupes d’or alors que lui-même meurt de faim ? D’abord, nourris-le quand il a faim et, après, utilise les moyens qui te restent pour orner sa table." Il ajoutait pour être tout à fait complet : « L’aumône est toujours précédée de la justice : "Quiconque ne renoncera point aux rapines ne saurait faire l’aumône. Vous auriez beau jeter des richesses sans nombre aux mains des indigents, tant que vous serez ravisseur injuste du bien d’autrui, vous resterez, aux yeux de Dieu, l’égal des homicides. C’est pourquoi, il vous faut commencer par rompre avec l’injustice ; vous exercerez ensuite la miséricorde envers les indigents" (3ème Homélie sur l’esprit de foi).
 
Protéger le mystère de la vie blessée
 
Prendre soin du mystère de la vie quotidienne des pauvres est au cœur du projet de vie consacrée des Petites Soeurs. Comme pour Jésus, les relations aux pauvres ne sont pas des moyens d’annonce de l’Évangile mais le lieu même de l’expérience de la libération et du salut. Les périphéries de la culture, du travail, de la santé ne sont pas des stratégies en vue de la mission. Elles sont les lieux d’apparition du Royaume de Dieu. Le Christ n’est en effet jamais séparé des siens, des foules, des disciples, de sa famille, ses amis, des pécheurs, des étrangers, des pauvres. Qui veut l’en détacher se sépare de lui. Il est venu pour rendre la dignité à tous en commençant par les plus petits comme le larron crucifié avec lui et ouvrir à la solidarité entre tous les humains. 
 
Le témoignage de la vie consacrée à la suite du Christ s’accompagne pour les Petites Soeurs comme dans la pratique de Jésus d’un dialogue avec les pauvres dans leurs différentes cultures. L’Évangile est inscrit au cœur des partages sur les raisons de vivre de chacun. Les autres même s’ils sont d’une autre religion ou incroyant aident dans le dialogue de la vie à rendre la foi chrétienne plus simple et moins encombrées de tout ce qui n’est pas évangélique. A travers ces récits de vie si souvent entendue dans les fraternités des Petites Soeurs se lèvent l’espérance des humbles et se concrétise leur courage.
 
Lutter contre l’injustice
 
Cet engagement de la vie consacrée auprès des pauvres a débordé les frontières de la France pour aller vers les pays les plus déshérités. Il a débordé les frontières de l’Eglise pour rejoindre les périphéries humaines. Il s’est joint aux engagements des autres à travers des ONG et des organisations professionnelles. Car l’avènement du royaume ne va pas sans justice : « ce droit de justice vous devez commencer par l’établir en vous…Dieu veut l’exercer au dehors de vous. » (E. Pernet) C’est pourquoi la vie des Petites Soeurs de l’Assomption a rejoint la collaboration avec les acteurs de la société civile engagés dans la même aventure de la solidarité et du partage équitable. 
 
Changer le monde oblige en effet à s’intéresser aux causes de la pauvreté et de l’injustice et à commencer de travailler à guérir ses causes. Un travail de discernement à la fois social et politique tout autant qu’évangélique parvient à ouvrir de nouvelles voies dans le partage et la solidarité. L’atteste aujourd’hui quelqu’un comme Pierre Rosanvallon qui, dans sa collection Le Parlement des invisibles, donne la parole dans des récits de vie à ce monde populaire désormais atomisé en une myriade de métiers sans usines, sans syndicats puissants ni mythologies à partager : livreurs, préparateurs de commandes, dépanneurs, agents de sécurité, employés de ménage, aides à domicile, caissières... « Des vies non racontées sont de fait des vies diminuées, niées, implicitement méprisées », écrit-il. A travers ces récits si souvent entendus par les Petites Soeurs se discernent les espérances et le courage des plus petits. Ils ne sont ni meilleurs ni pire que les autres. Mais ils sont relégués et sans voix. Dans l’Evangile de la femme adultère trainée avec violence devant le tribunal des puissants, Jésus reste avec seul avec elle. Cette femme peut maintenant exister devant la compassion du pauvre parmi les pauvres. Et pour la première fois de ce récit elle prend la parole, elle lui parle et il la renvoie libre en l’ayant sauvée de la mort.
 
Cette vie de Petite Soeur est obéissance à l’Esprit qui souffle où il veut et inspire librement la vocation de suivre le Christ. Il fait dans chacune des consacrées et dans le corps tout entier de l’Institut ce qu’il a fait en Jésus. Il façonne une existence concrète comme il a façonné celle de Jésus dans le corps de Marie. Il consacre cette vie à une mission comme il a envoyé Jésus lors de son baptême dans le Jourdain. Il ressuscite ce qui est mort comme il le fait du corps crucifié de Jésus. Il envoie vers les lointains comme à la Pentecôte des apôtres. Le travail de Dieu dans l’humanité c’est de s’occuper du salut des hommes (E. Pernet). C’est à quoi s’emploie l’Esprit du Christ quand il suscite ses collaboratrices de chaque instant. 
 
Père Jean-Louis Souletie
Directeur de l’Institut supérieur de Liturgie
Institut Catholique de Paris
 
25/06/2015
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