L’accueil des familles à la prison, un lieu d’humanité

Un joli petit village à 15 kilomètres de la mer, et aussi le triste lieu d’une Maison d’arrêt où cohabitent 900 personnes détenues, hommes, adultes et jeunes, avec les surveillants et le personnel pénitentiaire.

A l’intérieur des murs, un regard, une écoute attentive, un geste de fraternité, un sourire… favorisent une parole qui libère, une relation de confiance.

Adossé au grand mur, le lieu d’accueil des familles. Une lourde porte en fer, une grande salle aménagée agréablement : le coin des enfants, des banquettes et tables rondes, des distributeurs de boissons. 5 fois par jour, 5 jours sur 7, une trentaine de personnes attendent là le moment tant désiré du parloir ! Elles sont reconnaissables de loin, portant un grand sac de linge où est écrit au feutre noir le nom et le numéro d’écrou de celui qu’elles viennent rencontrer. Leurs visages en disent long sur ce qui les habite…
Depuis que j’ai été envoyée, là est ma nouvelle mission. Au fond de moi, j’ai entendu cette Parole : « Je suis avec toi, j’ai à moi dans cette ville un peuple nombreux ».
 
Qui sont ces familles ?
Familles immigrées, maghrébines surtout, mais aussi d’ailleurs, venant de loin : Lille, Lyon, Montpellier, Marseille, Reims, la Lozère, même Paris… Familles de tout milieu social, de toutes générations et nationalités…
 
Elles s’expriment simplement :
« Je viens voir un ami… il a été rejeté par sa mère. Ce jeune est seul. « Dépêche-toi de sortir d’ici, lui dit-il, car je ne serai plus là longtemps, j’ai 88 ans. »
« Mon gamin, il en a pris pour 6 mois » (16 ans).
« Et moi, mon beau-frère, pour 20 ans ! Il sera transféré bientôt. »
« Je dis à ma belle-fille : pourquoi tu restes avec lui ? Tu vois bien qu’il ne pense qu’à ses copains et à sa voiture… elle ne m’écoute pas ! »
« Heureusement que je travaille aux Restos du Cœur de mon quartier, je pense moins à mon fils enfermé ici. »
« Mes deux frères sont à l’intérieur. Nous, on vit en caravane. Mon père a tout fait pour obtenir des papiers, il voudrait travailler… Cela fait 11 ans que l’on attend… ils ne s’occupent pas de nous ! Ce n’est pas juste ! » (famille Rom)
« Je viens pour un bracelet électronique. Je suis sorti hier. Les Restos du cœur m’aident à me réinsérer. Avec le bus depuis Alençon et mon vélo, j’arriverai à travailler aux « jardins du coeur » !
 
Un homme blessé me regarde douloureusement : « J’ai attendu 3 mois mon permis de visite. Aujourd’hui, j’ai fait 8 heures de voiture pour le voir… Comment ça se passe le parloir ? Comment va-t-il me recevoir ? »
 
Une éducatrice vient faire le lien entre parents et enfants. Une autre va accompagner 2 enfants actuellement en famille d’accueil. Plusieurs enfants colorient ou réalisent des petits objets. Une fille a dit à sa maman qui sortait du parloir : « maman je peux continuer ? C’est mieux ici qu’à la maison… ! »
« Ce qui m’aide, c’est que nous prions en famille. Je suis évangéliste. »
« C’est dur en ce moment, c’est la deuxième fois que mon fils vient ici. Et elle me parle longuement de ses difficultés, de l’après prison… Un silence, puis, « excusez-moi, je vous raconte ma vie, c’est comme si je parlais à une Sœur. » Elle ne croyait pas si bien dire !
« J’accompagne mon amie. C’est mon jour de congé, je peux bien faire ça pour elle ! »
 
Ces familles, que me révèlent-t-elles ?
Une volonté de faire face… Femmes vivant seules ou en couple, écartelées entre les enfants à conduire et rechercher à l’école et les moments précieux de parloir qu’elles ne veulent pas manquer !
En total désarroi quand elles arrivent en retard et qu’on leur refuse le droit d’entrer… colère, incompréhension : « on ne nous dit jamais s’il doit aller voir l’avocat ou aller à l’hôpital ! Et nous, on vient ici pour rien ! »
 
Viennent également des hommes, pères, frères, amis… sont-ils des « piliers » solides dans le marécage de la vie des détenus ?
Ou des complices ? Comme ce vieil homme maghrébin qui cache sous son bonnet du tabac et de la drogue pour son fils…
Des femmes follement amoureuses qui s’habillent avec élégance « pour lui » !
Mamans fragiles et fortes à la fois, portant dans les bras leur bébé. « Il sera tellement content de le voir ! » disent-elles.
 
Des enfants qui se précipitent sur les jouets tellement ils sont « habitués » de venir là !
Femmes qui taisent leurs soucis, les fins de mois difficiles, l’agressivité de leurs enfants déchirés.
Femmes courage qui souffrent sans jamais se résigner !
Familles solidaires avec celui qui est « à l’intérieur » et aussi entre elles qui vivent la même galère.
 
Toutes ces situations sont le reflet de notre société actuelle. Mais à la prison, nous le vivons en condensé. L’enfermement ne se vit pas seulement à l’intérieur, la famille aussi est pénalisée, elle qui cumule déjà tant de pauvretés : divorce, manque affectif, d’argent, éloignement de sa famille, de la prison… Je suis touchée par tant de souffrances et tant de dignité courageuse vécue ici.
 
Quelle lueur d’espérance offrir à chacun ?
Le matin, à l’approche de la prison bien gardée par ces miradors et ses murs, j’admire le ciel qui s’empourpre, le soleil qui enflamme tout l’horizon jusqu’à la mer. Et je chante :
« Soleil levant, sur ceux qui gisent dans la mort,
Viens conduire nos pas au chemin de la paix. »
M’approchant « pieds nus », je suis là simplement, disponible à qui veut parler ou se taire. J’offre une présence discrète et aimante, faisant miennes leurs souffrances, leurs inquiétudes, leurs cris étouffés. Avec les autres bénévoles, nous nous épaulons mutuellement. Un groupe de paroles se met en route, permettant à l’espérance d’émerger là où on ne s’y attend pas.
Par mon regard, mon écoute attentive, un geste de fraternité, un sourire… parfois une relation se noue gratuitement. Nous vivons alors un échange qui nous transforme, un partage gratuit, dans l’instant, car souvent nous ne nous reverrons plus…
« Au-delà de la tolérance et du respect, nous cherchons ensemble à faire route vers l’inconnu » à marcher vers CELUI qui aime chacun, même si nous ne pouvons pas toujours le nommer.
« Heureux ceux dont Tu es la force,
« Des chemins s’ouvrent dans leur coeur ! » 
(Ps 83 )
 
Soeur Clotilde, Petite Soeur de l’Assomption
07/05/2012
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