Camp - Mokili Ya Sika - R.D. Congo / Pastorale des Jeunes

Mokili Ya Sika a été ouvert à la participation des jeunes de la Province Europe Sud/Afrique à travers la Pastorale des Jeunes. La distance, le coût du voyage, la durée de l’activité (trois semaines pleines), auraient pu décourager la participation, surtout dans le contexte de crise actuel. Pourtant, deux jeunes Espagnoles, Margarita et Ana Vincente, se sont préparées tout au long de l’année, pour pouvoir venir partager avec nous le travail et la joie de servir. Chacune d’elles s’est arrangée pour faire des économies afin de se payer le billet d’avion. Ana, très douée pour les travaux manuels, a vendu de très jolies poupées qu’elle confectionne sous commande. Margarita a travaillé les week-ends en plus de son emploi habituel. Elles ont été pour nous toutes un exemple de courage et de dévouement. Margarita fait partie du groupe des laïcs « Tesoros Comunes » de Barcelone, et Ana Vincente, qui nous raconte son expérience, est membre du groupe d’étude de l’Evangile animé par Lucía, Petite Soeur :
 
« Lorsqu’on m’a proposé de décrire notre expérience, je n’ai pas réfléchi plus que cela, et j’ai accepté sans me poser de questions ; mais aujourd’hui, deux semaines après être rentrée en Espagne, j’ai du mal à mettre des mots pour parler d’une expérience aussi incroyable qu’a été notre mois à Kinshasa au Congo.
A peine rentrée en Espagne, les gens me demandaient tous comment ça s’était passé, si nous étions contentes, comment était le pays… Entre autres, je donnais le résumé suivant : « C’est très différent : différent de ce que nous avons ici mais aussi très différent de l’idée que je m’en faisais. » Comment raconter tout ce que j’avais vu là-bas avec la tendresse que je ressens chaque fois que je me souviens de ce mois passé ? Je ne sais par où commencer…
 
Dès que je suis arrivée au Congo, tout était différent : il faisait nuit, nous sommes montées dans la voiture des Petites Sœurs, et nous sommes parties. Des gens dans les rues, beaucoup de gens parmi les petits feux allumés devant les maisons, parmi les voitures, dans l’obscurité… Tout ce que j’avais pu lire sur Kinshasa en préparant le voyage n’avait plus rien à voir avec ce que j’avais chaque jour devant les yeux. Quand je contactais mes proches, je n’arrivais pas à expliquer l’odeur de l’Afrique, la fumée, la couleur du ciel, la texture des rues, la poussière sur les pieds… c’était comme de vivre dans un documentaire qu’on voit à la télé. Pour moi, c’était la première fois que je voyageais à l’étranger, si loin, et pour si longtemps, et je peux dire que j’ai laissé au Congo un petit bout de moi-même.
 
Le travail avec les enfants a été incroyable : le matin, nous étions avec les petits de 6 à 9 ans, et l’après-midi avec les plus grands de 10/12 ans. On les accueillait avec des chansons, et tous participaient avec enthousiasme aux activités. Nous avions une heure plus sérieuse de mathématiques, français… et une heure plus ludique : travaux manuels, jeux, théâtre…
 
Parfois, il était difficile de s’adapter à cette nouvelle façon de faire : autre culture, autre langue, autre mentalité, et bien sûr une pédagogie et une éducation différentes. J’étais en plus gênée par une autre barrière : celle de la langue. La langue officielle est le lingala mais dans la communauté, tout le monde parlait le français et au départ nous avions beaucoup de mal à nous comprendre. Peu à peu, on s’aperçoit qu’il existe une quantité de langages qui rendent possible la communication : les regards, les sourires, les gestes, les accolades, la musique, le jeu, l’affection… tout était plus facile ainsi. Les enfants comme les Petites Sœurs congolaises faisaient des efforts pour me comprendre, pour que je les comprenne, pour que je me sente bien, accueillie, et ils y sont largement parvenus. Les différences étaient évidentes entre nous, que ce soit par la couleur de la peau ou des cheveux, mais aussi par la façon de penser. Parfois je me disais que même si nous avions parlé la même langue, nous n’aurions pas pu davantage nous comprendre car nous avions des conceptions vraiment distinctes dans nos têtes, et c’est cette différence qui a fait la richesse de l’ensemble du camp de travail.
 
La vie en communauté avec les Petites Sœurs m’a fait aussi ouvrir les yeux sur de nouveaux horizons, j’ai fait un apprentissage constant. Je l’ai dit à plusieurs reprises et je le réaffirme : « elles sont faites d’une autre pâte. » J’ai été stupéfiée par leur proximité, leur compréhension, leur patience, leur tendresse, leur accueil ; nous nous connaissions à peine que nous faisions déjà partie de leur famille. Le matin, la prière nous réveillait pour nous accompagner durant toute la journée. Nous allions à la messe, nous nous occupions de la maison, puis nous partions à l’école, où nous attendaient les sourires les plus sincères de tout Kinshasa.
Les enfants de là-bas sont aussi particuliers. Je ne les comprenais presque pas, mais c’est ce qui rendait notre lien aussi beau. Sachant que je n’allais pas les comprendre, ils venaient vers moi pour chercher une complicité, et je crois que par le biais de ma jeunesse et de ma proximité, ils recherchaient aussi la tendresse. 
 
A l’école, ils trouvaient un lieu où ils pouvaient être des enfants, où ils apprenaient comme des enfants, jouaient comme des enfants, coloriaient comme des enfants, oubliant ainsi quelques instants leurs responsabilités d’aînés. Les filles qui devaient s’occuper de leurs petits frères et sœurs, les emmenaient à l’école avec elles pour ne pas rater un jour de classe. Ça m’a fait beaucoup réfléchir… ici en Espagne les enfants feraient n’importe quoi pour rater un jour de cours… là-bas ils feraient n’importe quoi pour pouvoir être à l’école ; on devait même les « renvoyer » chez eux à la fin de l’école parce qu’il n’y avait personne pour les sortir de cette voiture de jeu sur laquelle ils montaient tous à la fois. Ce sont des choses qui font réfléchir !
 
Je n’ai pas eu l’occasion de leur demander ce qu’ils aimeraient faire lorsqu’ils seraient grands : footballeurs, astronautes, danseuses, artistes, écrivains mais… Comment étudier si l’enseignement public ne fonctionne pas ? Comment devenir des écrivains si personne ne leur apprend les voyelles ? Comment devenir des danseuses si elles ont faim ? La réalité de là-bas est une autre réalité…
Nous avons aussi visité divers projets d’autres congrégations : un centre de santé mentale, un centre pour handicapés et un centre pour accueillir et réinsérer dans leurs familles les enfants des rues et les enfants soldats. En tant qu’étudiante pour devenir institutrice, la situation des enfants est celle qui m’a le plus touchée, qui m’a fait le plus souffrir, qui a laissé en moi le plus de traces. J’ai gardé en mémoire chacun des regards de ces petits de l’école, des plus grands, certains regards croisés avec les enfants de la rue, les enfants soldats, et j’ai dans le cœur toutes leurs capacités, leur potentiel, leur enthousiasme, leur tendresse, et aussi le doute par rapport à leur avenir. Il y a tant de choses à faire là-bas !!
 
Je termine par une réflexion d’Eduardo Galeano, qui trotte dans ma tête en ce moment, et que je fais mienne : notre mission là-bas a été toute petite… Elle n’a pas mis un terme à la pauvreté, elle n’a pas sorti le pays du sous-développement, elle n’a pas socialisé les moyens de production et d’échange, elle n’a pas exproprié les cavernes d’Ali Baba… Mais elle a déclenché la joie de faire et l’a traduite par des actes. Et en fin de compte, agir sur la réalité et la changer, ne serait-ce qu’un petit peu, c’est la seule façon de prouver que la réalité est transformable. »
 
Soeur Ana Vincente